One Battle After Another
On se plait souvent à louer le cinéma américain des années 1970 comme un âge d’or, une époque où les réalisateurs du nouvel Hollywood, prenaient le pouls d’une société en pleine mutation pour livrer des œuvres complexes, engagées et sans concession. On regrette, à juste titre, que plusieurs de ces mêmes cinéastes, et leurs héritiers, aient perdu ce culot, se réfugiant aujourd’hui derrière des postures distantes et un "centrisme éclairé" qui, à force de tout relativiser, finit par ne plus rien dire. Avec Une bataille après l'autre brise ce consensus mou avec une clarté et une honnêteté qui déconcertent autant qu’elles galvanisent.
Le film annonce la couleur sans détour. Avoir le cran d’ouvrir son récit sur la libération d’un camp de l'ICE, dans le contexte politique actuel, est une vrai provocation. Anderson ne se contente pas de commenter, il prend parti. Et cette prise de position irrigue chaque aspect du film, à commencer par sa gestion brillante de la représentation. On sent une volonté méticuleuse d'anticiper les critiques en construisant des personnages diversifiés, comme Perfidia ou Sergio, avec une véritable épaisseur. Le film réussit surtout l'exploit d'échapper au piège du white savior. Le personnage de Leonardo DiCaprio est à la fois paumé, narrativement impuissant à "résoudre" les problèmes, mais il est aussi un révolutionnaire désabusé touchant et sincère, dont les failles n’entament en rien le respect que lui portent les minorités qu'il côtoie.
Cette audace se retrouve dans les performances des acteurs principaux. Beaucoup débattront des prestations de DiCaprio et Sean Penn, certains y verront la matière pour des Oscars, d’autres des simagrées insupportables. Pour ma part, leur jeu fonctionne à merveille. Penn, en particulier, est génial dans une palette d’émotions constamment sur un fil entre le regard moqueur que l'on porte sur lui et la terreur qu'il nous inspire.
Malgré ses airs parfois absurdes, le film est d’une vrai pertinence politique. Certes, les "French 75", ce groupe armé d'extrême gauche, relèvent plus du fantasme que du réalisme documentaire – aucune organisation de ce type n'étant active dans le monde occidental. De même, l’organisation secrète de suprémacistes blancs flirte avec la caricature, bien que son ancrage dans la réalité soit plus tangible. Mais c’est justement dans cette outrance que le film trouve sa vérité. La séquence finale, où Sean Penn découvre son nouveau bureau au sein de la hiérarchie fasciste, expose avec intelligence le rêve creux et absurde du suprémacisme blanc teinté de corporate America. Le plus cruel est que même lui, dans son zèle, n'est pas jugé assez "pur" par les siens. Le film dissèque brillamment les mécanismes de l’extrême droite, notamment en montrant la différence fondamentale entre la fétichisation des minorités par les suprémacistes et la véritable solidarité entre les personnages blancs et racisés.
Ce propos dense est porté par une galerie de personnages hauts en couleur, tous plaisants à suivre, et sublimé par une mise en scène exceptionnelle. Anderson prouve une fois de plus son génie formel, notamment lors d'une poursuite en voiture finale qui délaisse la sensation brute de vitesse pour un jeu avec les perspectives, transformant une scène d'action classique en une expérience visuelle nouvelle.