Three Colors: Red
Après l'oppression de Bleu et le réalisme de Blanc, Rouge est la rédemption. La réalisation de Kieślowski atteint ici une fluidité parfaite. La caméra ne se contente pas de filmer, elle "glisse", elle s'insinue (ce plan incroyable qui suit les câbles téléphoniques).
La couleur rouge sature l'écran : le bowling, la jeep, les affiches, les feux tricolores, le théâtre. Mais ce n'est pas un rouge agressif. C'est un rouge qui est à la fois le signal d'alarme (le danger, la trahison) et la chaleur humaine (la fraternité, le lien). C'est la couleur du sang qui circule et qui relie tous les personnages entre eux. Visuellement, c'est d'une beauté presque irréelle.
Il est le cœur battant et brisé du film. Trintignant livre ici l'une des plus grandes performances de l'histoire du cinéma, tout en économie. Il y a d'abord cette voix. Cette voix rocailleuse, traînante, fatiguée, une voix d'outre-tombe qui semble avoir tout vu de la noirceur humaine et qui en est revenue dégoûtée.
Son personnage de juge à la retraite, misanthrope, qui espionne ses voisins pour prouver que l'humanité est pourrie, est fascinant. Il ne joue pas le cynisme, il l'incarne. Sa posture, son regard vide qui s'allume peu à peu au contact de Valentine (Irène Jacob), c'est du grand art. Le duo fonctionne sur une alchimie rare : la pureté face à l'expérience désabusée.
Tout réside dans sa lecture vertigineuse du destin. Rouge traite de la Fraternité, mais pas au sens social. Il s'agit d'une fraternité métaphysique.
Kieślowski nous montre que nous sommes tous connectés par des fils invisibles. Le personnage d'Auguste (le jeune juge) est en réalité une réincarnation de la vie du vieux Juge (Trintignant). Il revit les mêmes trahisons, les mêmes erreurs, à des années d'intervalle.
La philosophie du film est bouleversante : peut-on corriger le passé à travers quelqu'un d'autre ? La rencontre entre Valentine et le Juge permet à ce dernier de se pardonner, et peut-être, de sauver son "double" plus jeune. Le hasard n'existe pas, tout est écrit, mais la bonté peut changer la fin de l'histoire.
Rouge est un film sur la rédemption par l'attention à l'autre. Le Juge pensait ne mériter que la solitude, Valentine lui prouve qu'il est encore capable de compassion.
La fin du film, qui réunit les survivants du naufrage (les protagonistes de Bleu et Blanc aux côtés de ceux de Rouge), est un tour de force. C'est la fermeture parfaite du cercle : face à la tragédie, il ne reste que l'humain. C'est un film qui redonne foi, non pas en Dieu, mais en la possibilité d'une connexion sincère entre deux êtres que tout oppose.
Direct, magistral, éblouissant. Une leçon de cinéma où Trintignant nous apprend qu'il n'est jamais trop tard pour cesser de juger et commencer à aimer. La fin parfaite d'une des plus grandes trilogie du cinéma.