Forensickness
Blind Pill
Ce film exploite magnifiquement bien le paradoxe qui se dresse entre l'inflation de l'information sur Internet et la déflation du sens de cette information. Plus la profusion de données est grande, plus grande est notre envie de classer, trier, surligner, archiver ces informations; de faire valoir notre aptitude à produire une analyse forensique. L'essai filmique adopte une forme ultra-analytique (quasi-scolaire), censé autant reproduire cet ethos forensique que le déconstruire. Cela lui donne un constat nihiliste; nous avons perdu les outils dialectiques pour extraire du sens d'un contenu par sa forme. Le mass-média et le multimédia ne donne plus au médium un point de survol par lequel l'analyse peut se hisser. L'analyse d'analyse qui sert de moteur au film crée une circularité infinie, un repli du film sur lui-même. Toute image peut être mise sur pellicule, numérisée, scannée, imprimée; Galibert-Laîné montre le mécanisme de l'information en train de dissoudre le sens en temps réel. Cette review fera elle-même partie d'une marée d'opinions, d'informations autour d'un film qui sert lui aussi la profusion d'un autre évènement. Vouloir faire l'exégèse d'un tel film est aussi vain que de participer à une chasse au terroriste sur Reddit.
La virtuosité technique de la surveillance noie la vérité plutôt que de la faire saillir. Au lieu de faire communiquer, l'information s'épuise dans la mise en scène de sa communication (le cas Shane Dawson, la mise en scène d'une enquête par la foule, par la police, etc.). Notre culture de la surveillance est une tumeur contemporaine ex-croissante de notre curiosité morbide, la "forensickness". Mais cela ne doit pas nous faire perdre de vue la nature de l'évènement initial, un attentat terroriste, car c'est de lui que provient le vascillement originel de la réalité. C'est le dernier évènement possible, ce qui échappe à tout discours de vérité. La profusion d'analyses n'est là que pour essayer de domestiquer l'indomesticable. Ce n'est donc pas en quête du réel que l'on se fait analyste, mais pour un plaisir esthétique, en vue d'un réel que l'on fantasme comme tel, comme analysable, comme une matière brute, complexe, polymorphe, multimédias. On a simplement besoin d'une impression de vérité: même le film de Galibert-Laîné a une narration qui dramatise une enquête, à une fin esthétique. Le puissant cocktail entre documentaire forensique et film expérimental fusionne notre goût pour la dissection image par image avec le chaos de médias sans trame univoque qui conditionne l'évènement.