Apocalypse After
J’ai plus qu’adoré Ultra Pulpe de Bertrand Mandico (encore et toujours lui). Et je dois dire que si j’ai été retourné par Nous les barbares et impressionné par Les garçons sauvages, Ultra pulpe m’a donné des frissons. Outre l’esthétique volontairement excessive et retro à en devenir cliché (tout comme la sublime B.O de Pierre Desprats), Ultra Pulpe abandonne toute cohérence apparente pour devenir plus, une expérience.
En effet, même dans ses projets les plus expérimentaux que j’ai pu voir de lui, Mandico garde un sens qui, bien que détourné, reste un fil directeur assez concret. Ici, c’est très différent. Le réalisateur livre une critique méta sur le cinéma, ses dérives et son pouvoir. Représenter par un gorille aux yeux jaunes monstrueux, le cinéma devient une entité palpable, omniprésente, inquiétante. Et il observe, il observe la sensualité, l’érotisme excessif se mêler à la violence, aux douleurs, aux traumatismes des personnages.
Mais surtout, le réalisateur nous révèle le pouvoir suggestif des images, capable d’imprégner l’individu, de le transformer et de le faire toucher à l’éternité. Le cinéma devient un paradoxe, une fontaine de jouvence maudite, un monstre rassurant et inquiétant.
Comme souvent avec Bertrand Mandico, la sensualité devient une manière de s’exprimer, le cinéma un théâtre mental révélant les obsessions de ses acteurs. Mais surtout, il devient un outil mystique, un moyen d’accéder au pouvoir. La réalisatrice domine l’actrice, la contrôle. Les morts reviennent à la vie pour citer Cocteau, dont l’influence ainsi que celle de Fellini plane discrètement au-dessus de l’entièreté du moyen métrage. On retrouve déjà l’attrait pour cet autre monde, le monde mystique, qui obsédera le réalisateur dans son long métrage suivant : After Blue (Paradis sale).
Les réalisateurs deviennent des dieux, contrôlant chacun leur petit monde. Mais ce monde n’est qu’une illusion, vouée à disparaître. Et les réalisateurs ne sont que des dieux fragiles, dépendant de leur monde autant que leurs mondes dépendent d’eux. Mais au final, actrice, acteur, maquilleuse, réalisatrice, peu importe, ils sont tous dominés par le cinéma, monstre et objet de désir, but ultime.
Avec Ultra pulpe, Bertrand Mandico signe un projet ambitieux, tant sur le plan formel que thématique. Cette esthétique volontairement ancrée dans le cliché des années 80 et ce discours sur la peur de vieillir permettent, étonnamment, au réalisateur de créer un récit intemporel sur le cinéma. En filmant une fin de tournage que l’on ne veut pas voir arriver, il crée la magie là où les artifices sont censés être remballés. Un dernier instant de grâce avant l’extinction des projecteurs, mais est-ce vraiment un instant de grâce ? Ou même, plus simplement, est-ce la fin du tournage ? La réalisatrice dit avoir versé sa dernière larme, mais convient-elle à ce gorille aux yeux jaunes ? Car, si Bertrand Mandico coupe la caméra, son univers lui, ne cessera d’exister au travers de tous les spectateurs qui ont eu la chance de l’explorer.