Backrooms
The Backrooms est un film anticapitaliste.
Je vais être très directe, j'ai beaucoup aimé Backrooms. J'ai trouvé le travail de mise en scène réussi et les décors et l'ambiance parfaitement maitrisés. J'ai aussi vraiment apprécié les nombreuses références aux autres œuvres de Kane Parsons (notamment à The oldest view).
Mais au-delà de sa dimension esthétique, le film garde une certaine complexité scénaristique du début à la fin. Ce qui pourrait apparaître comme de simples détails - dès le début du film - sont en réalités de réel prérequis à l'explication des Backrooms et de leur apparition. Par exemple, le fait que Clark dorme dans son magasin est un détail crucial. Le productivisme et le capitalisme ont absorbé son intimité : il est prisonnier de son travail. La chaleur d'un foyer normal est ici remplacée par ce magasin qui n'en est qu'un vaste simulacre.
Ainsi, en forçant le personnage à franchir ce pas, à s'habituer à un cadre de vie déshumanisé, Kane Parsons pose les bases de ce qui est nécessaire à l'émergence des backrooms. Celles-ci ne sont pas simplement une copie difforme de la réalité, elles sont la copie du magasin, lui-même miroir déformé de la vraie vie.
Le capitalisme force l'individu à s'adapter à sa structure et, lorsqu'il y parvient, il reproduit ce même schéma dans une boucle sans fin de déshumanisation et d'optimisation.
Au fil du film, la lecture de l'œuvre dépasse donc la simple interprétation psychologique linéaire qui voudrait que l'alcoolisme du personnage forge cet espace comme une prison mentale qu'il s'inflige. Le fait que le personnage principal gère un magasin de meubles n'est, à mes yeux, clairement pas anodin. Cela crée un rapprochement déstabilisant entre le magasin et les backrooms. Les deux essayent de reproduire un lieu familier, intime, de confiance, sans pour autant y parvenir. Ce sont des lieux factices, vides de sens profond et « d'âme ». Je pense qu'avec ce film, Kane Parsons veut aussi montrer les backrooms — en tant qu'entité — comme une réponse de notre inconscient collectif à l'architecture capitaliste et consumériste.
Ce qui hante cet endroit, c'est la mascotte d'un spot publicitaire. L'architecture est tout aussi incohérente et froide dans les backrooms qu'en dehors. En somme, Parsons montre ce que Marc Augé appelle des « Non-lieux », des endroits qui existent mais qui n'ont pas pour but d'être utiles et importants dans la vie des personnes qui y passent, comme un bureau ou bien un magasin de meubles. C'est une forme d'architecture qui est apparue avec le capitalisme et le productivisme qui l'accompagne.
Cependant, dans la société capitaliste qui est la nôtre — et encore plus celle des années 90, période où se déroule le film — on est obligé de s'habituer à cette architecture presque hostile. Les backrooms ne sont que la vision qu'a l'inconscient collectif de cette dite architecture : un endroit hostile à la vie, sans sens ni cohérence. On n'accède pas aux véritables backrooms quand on traverse le mur, mais quand on entre dans ce magasin, ou dans ce bureau de psychologue impersonnel.
Par ailleurs, lorsque la psychologue se bat contre Capitaine Clark, elle l'affronte certes avec des objets qu'elle trouve dans les backrooms, mais c'est avec l'empreinte de main de sa fille qu'elle lui fait le plus mal: un objet personnel, dont la valeur est purement sentimentale et intime.
Mais cette fin de film, montrant plein d'endroits qu'on a vus à l'extérieur et qui sont dupliqués dans les backrooms — y compris cette empreinte de main —, montre la perfidie de ces « non-lieux » qui viennent absorber l'intimité de leurs occupants pour la dupliquer, afin de les tromper.
Et ce plan final, avec la copie de la psy dans les backrooms, montre que cette architecture digère les individus, les déforme, les vide de leur substance (comme ceux que l'on voit plus tôt dans le film). L'individu est absorbé par le capitalisme qui le dévore de par son architecture monstrueuse, prison de non-sens.