Elephant
Juste un chef d’œuvre
En 2003, le réalisateur américain Gus Van Sant retournait le festival de Cannes avec son nouveau long métrage en compétition officielle : Elephant. Avec ce film, le réalisateur obtient la Palme d’or du festival ainsi que le prix du meilleur réalisateur. Pourtant éloigné des films récompensés habituellement au festival, Elephant est un véritable électrochoc.
Le film raconte l’histoire de plusieurs élèves durant une journée de cours plus ou moins normale, jusqu’à ce que deux de ces adolescents ne décident de pénétrer dans l’établissement avec des armes à feu et la ferme intention de s’en servir.
Avec Elephant, Gus Van Sant décide d’aborder l’attentat de Columbine. Mais il le fait à sa manière. En effet, le réalisateur est fortement inspiré par le Dogme 95, une mouvance cinématographique extrême et particulièrement contraignante où les artifices sont réduits au minimum afin de tenter d’atteindre une sorte de vérité par le prisme du septième art. Si, lorsqu’il réalise Elephant, le réalisateur n’en fait pas partie, il en garde tout de même certains traits, visant un réalisme et une immersion absolue. Avec ses longs plans-séquences et cette envie de s’attarder autant sur la banalité du quotidien de lycéens, le réalisateur nous plonge dans un microcosme à la temporalité floue afin de nous immerger au mieux dans ces histoires du quotidien.
Mais cette volonté de filmer le quotidien n’a pas pour seul but l’immersion. En nous plongeant dans une journée banale de lycée, le réalisateur nous livre une vision presque anthropologique et sociologique du milieu scolaire, révélant et disséquant le moindre rapport de force. Et ce qui transparaît de ces longs plans-séquences, c’est la violence intrinsèque et profondément banale de ce que filme Gus Van Sant. Une sorte de routine aliénante dans l’horreur de la hiérarchie d’un lycée. De cette manière, la fusillade, thème central du film, qui arrive dans le dernier quart d’heure, fait écho à ce quotidien. La violence se diffuse, imprègne l’individu et, étant donné que nous sommes aux États-Unis, cela passe par les armes à feu. Leur présence tout au long du récit est complètement normalisée : dès la scène d’introduction, le personnage de John discute avec son père qui lui propose d’aller chasser à la carabine dans une tentative désespérée de créer un lien inexistant entre eux. Puis, un peu plus tard, les deux lycéens qui projettent de faire cette tuerie jouent à des simulations de leur plan sur ordinateur, tuant virtuellement des homologues de leurs camarades avant d’acheter des armes à feu qu’ils se font livrer par la poste comme un simple colis.
Pour représenter cette violence qu’il dénonce, Gus Van Sant la dédramatise : elle devient systémique, froide, entraînant une distance du spectateur envers les personnages. Avec cette mise à distance constante des protagonistes et cette sorte de factualité à la fois dramatique et implacable, le réalisateur nous plonge presque dans la peau d’un spectateur qui apprendrait cet événement en direct à la télévision. Et si Gus Van Sant nous montre toute la hiérarchie sociale d’un établissement, il n’est pas là pour juger ses protagonistes. Il place la même importance dans le fait de filmer le couple populaire que lorsqu’il montre une adolescente harcelée par ses pairs. Il nous immerge dans un système qui existe indépendamment du récit. Ces personnages ont une matérialité qui dépasse le cadre du film, ce qui crée chez le spectateur un rapport paradoxal à ces personnages. Avec le regard extrêmement froid du réalisateur, il y a une distance incroyable entre eux et nous et, cependant, ils ont une sorte de vérité plus profonde qui ne peut que résonner avec ce que nous avons tous expérimenté au lycée.
Et pour nous plonger dans cette sorte d’aliénation de l’individu par la routine, Gus Van Sant ne mise étonnamment pas sur la durée, choix le plus évident. Il aurait pu, à la manière de Chantal Akerman avec Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles, opter pour un film de trois heures. Mais non, il fait même tout l’inverse avec un film d’à peine une heure vingt. Le sentiment de routine s’installe par la répétition, en fracturant son récit au travers de l’histoire de chacun de ses protagonistes un à un dans un écosystème fermé, le réalisateur accepte de montrer le même instant trois fois de trois points de vue différents. Ainsi, un événement parfaitement banal la première fois qu’on le voit devient intriguant quand il nous le remontre et redondant quand on le revit.
Mais ce n’est possible que parce qu’il se joue de la temporalité. Si, au début, le récit paraît clair, structuré, presque trop linéaire pour le spectateur, d’un coup, il se rend compte par un petit détail, une heure donnée, un événement en arrière-plan, qu’il a en réalité déjà observé cet instant d’un autre angle il y a un quart d’heure. Ainsi, Elephant sort d’un cadre temporel conventionnel et s’affranchit de toutes les règles de base de l’écriture d’un film. Ce rapport obscur au temps et le fait que les personnages soient si archétypaux font que Gus Van Sant ne se contente plus de raconter un événement historique marquant des États-Unis : il crée un mythe sur ce pays, abordant la violence comme à la fois inhérente aux États-Unis et moteur de tous ses maux dans la plus froide des banalités. Personne parmi les personnages principaux n’est réellement inquiété en entendant les premiers coups de feu : c’est une journée parmi tant d’autres et demain rien n’aura réellement changé.