Vortex
Á tous ceux dont le cerveau se décomposera avant le cœur.
Ce qui est chiant quand je revois un film de Gaspar Noé, c’est plus je les revois, plus je les aime et moins de chances ont les autres réalisateurs d’arriver à sa cheville. Et plus je vois Vortex, plus il arrive à me toucher émotionnellement. Personne n’a réussi à dépeindre la fin de vie au cinéma mieux que l’a fait Gaspar Noé avec ce film. C’est le film qui s’écarte le plus du style du reste de sa filmographie, chaque fois que je vois des extraits de Vortex, je me dis comment c’est possible que le même mec ait fait Enter The Void ou Irréversible. On attribue souvent à Gaspar Noé un cinéma violent, choquant et provocateur, Vortex est un film qu’il considère lui-même comme "tous publics” mais il le considère également comme son film le plus violent. Pourtant, on y trouve aucune scène de grande intensité, aucune scène de viol, de violence, de sexe, avec la caméra et qui filme à l’envers et des néons rouges qui clignotent de partout. Vortex est son film le plus violent, car c’est le plus tristement réaliste, Gaspar Noé met le spectateur face à quelque chose que nos grands-parents, puis nos parents, puis nous-mêmes ne pourront pas échapper et à laquelle on devra tous faire face: la mort.
Ce film me touche au plus profond de mon âme et c’est pour cela que j’ai envie d’en parler en détail, en plusieurs points.
Lors d’une interview en 2022, Gaspar Noé affirme avoir choisi comme titre Vortex en imaginant un vaisseau qui avance de manière spiralée et qui finit par s’écraser contre un mur, le mur étant ici la mort. Scientifiquement, un vortex est un tourbillon, d’où l’idée du vaisseau qui avance en spirales. Le titre de tournage était Dementia, mais Noé trouvait que ça faisait trop film d’horreur, mais il avait également travaillé le film avec le titre Au bord du monde.
Bon, tout d’abord parlons des performances d’acteurs. Car les 3 acteurs sont géniaux et d’une précision rare:
Françoise Lebrun fait selon moi la deuxième meilleure performance féminine de jeu de l’histoire du cinéma derrière Renée Falconetti dans La Passion de Jeanne d’Arc. Je suis très sérieux. Quand on la voit déambuler dans sa maison, l’air totalement perdu, marmonner des mots qu’elle-même n’entend pas, refaire des choses qu’elle a faites il y a 5 minutes, on se dit qu’on regarde un documentaire. Elle a peur, elle est faible mais elle fait tout ce qu’elle peut, c’est-à-dire malheureusement pas grand chose. Regarder une seule seconde ses expressions de visage apeuré sont suffisantes pour faire chialer un homme. Chaque mot qu’elle prononce est un effort surhumain pour elle. Ses passages qui m’ont le plus touchés sont justement quand elle est avec son mari, joué par Dario Argento. Premièrement lorsque son petit-fils fait du bruit avec ses jouets, que Dario Argento l’engueule un peu, elle se met à pleurer, n’arrive pas à dire un mot, son mari et son fils sont là pour essayer de l’aider mais elle doit se sentir tellement seule. Comme le dit Dario Argento au téléphone dans une scène coupée, il a l’impression qu’elle est dans un rêve continu, qu’elle est, à cause de sa maladie, dans une dimension différente de la notre. Et le deuxième passage c’est quand elle se fait “disputer” par Dario Argento parce qu’elle est sortie dehors sans le prévénir, on retrouve ici la femme apeurée sans défense, elle répond difficilement et tout bas aux remarques de son mari puis dis “Tu me fais peur” avant de prendre les roses qu’il lui a acheté et de les sentir. Extrêmement touchant. Une performance ultra-réaliste et ultra-triste, très très grande Françoise Lebrun. Et dire qu’elle joue dans mon film préféré de tous les temps La maman et la putain de Jean Eustache qui est également un film qui obsède Gaspar Noé, De plus, La maman et la putain est un film reconnu pour n’être improvisé à aucun moment et le texte est récité à la virgule près, alors que le scénario de Vortex fait 10 pages et est en très grande partie improvisé par les acteurs. Les dialogues sont je crois d’ailleurs intégralement improvisés, Gaspar Noé donnait la trame aux acteurs, et les laissait parler. Gaspar Noé a dit en interview que ses trois acteurs (Dario, Françoise et Alex), étaient les trois plus belles Rolls-Royce de l’improvisation dont il pouvait rêver.
Dario Argento, grand réalisateur italien de films d’horreur et grand ami de Gaspar Noé a bien voulu se prêter à son jeu et l’a fait avec une telle justesse. Je trouve ça bien que Gaspar Noé n’ait pas forcément voulu que le couple de personnes âgées soient que doux et qu’on ait pitié d’eux chaque seconde du film. C’est le cas pour le personnage de Dario Argento, qui parfois a ses petits moments de colère, où il se renferme sur lui-même. Belle opposition avec sa femme, qui parle très bas et très peu alors que lui, comme le dit son fils dans le film, est un italien qui crie. Quand il hausse un peu la voix sur sa femme et qu’elle se met à sangloter, il baisse aussitôt la voix, lui achète des roses ou lui prends ses mains. Françoise Lebrun et Dario Argento se complètent à merveille, c’est tellement touchant qu'on a réellement l’impression qu’ils ont passés toute leur vie ensemble. Sans parler de la scène où il commence à faire une crise cardiaque, c'est terrifiant, terrifiant de réalisme. C’est une putain de perfomance d’acteur, c’est pas truqué et ils ont même du au montage baisser le son de cette scène car Dario Argento était tellement réaliste dans sa reproduction du son asthmatique. Quand il agonise au sol, qu’il se secoue, s’agite et que personne n’est là pour l’aider, seulement sa femme le lendemain matin qui fait ce qu’elle peut, on est presque dans un film d’horreur.
Pour Alex Lutz, je trouve ça fou qu’il soit passé de surveillant de lycée dans une série télé avec Kev Adams à fils qui essaye de faire ce qu’il peut pour ses parents mourants bien que lui aussi soit au fond du trou, et dans un film de Gaspar Noé. C’est plus un grand écart là, c’est un quadruple salto arrière, que de passer de Kev Adams à Gaspar Noé, Dario Argento et Françoise Lebrun. Il est parfait, tellement émouvant et tellement réaliste lui aussi. Les moments où il tient la main de ses parents, où il pose sa tête sur eux et vice-versa, c’est juste beau et tragique à la fois, surtout les interactions avec sa mère quand elle lui dit “ramène-moi à la maison” ou quand il pose sa tête sur ses genoux à l'hôpital après la mort du père. Quand il parle à ses parents ou quand sa mère a du mal, il est toujours à deux doigts de lâcher de grosses larmes et on a envie de pleurer avec lui. Immense et bluffant Alex Lutz.
L’utilisation du split-screen est justifiée et maîtrisée à la perfection. Le split-screen représente la solitude partagée du couple, Le split-screen renforce la sensation de claustrophobie, chaque moitié du cadre soulignant l’isolement progressif des personnages dans un espace autrefois partagé. Comme l’a dit Gaspar Noé lui-même, on a l’impression de suivre deux tunnels qui évoluent en parallèle mais qui ne se touchent pas, deux personnages irrémédiablement séparés par leur chemin de vie et par l’image. Gaspar Noé prend cette idée jusqu’au bout, car quand le mari meurt, la place de l’écran qu’il occupait est noire au lieu d’être recouverte par toute l’image. Pour accentuer la solitude de l’épouse quand elle se retrouve réellement seule, et pour montrer que l’on suit toujours la (fin de) vie d’un couple, et que le noir est la place qu’il représente maintenant, il est mort, il est dans le noir.
Le film nous plonge dans un décor oppressant. L’essentiel de l’action se déroule dans un appartement encombré, véritable labyrinthe de souvenirs et de désordre, où s’entassent des piles de livres, de papiers et d’objets personnels. L’appartement rempli de tout ça pourrait représenter la vie chargée qu’a vécu le couple mais aussi leurds cerveaux, chargés du passé et de souvenirs. Ce cadre étouffant reflète l’état psychologique et physique du couple. L’esthétique presque documentaire du film, avec des éclairages naturels et une caméra discrète, la majorité du temps porté à l’épaule, accentue l’impression de déclin inéluctable, faisant du décor un personnage à part entière, chargé de mémoire et de mélancolie.
Le film met en lumière l’angoisse existentielle de la vieillesse. Il ne glorifie ni ne dramatise la fin de vie, mais l’expose dans toute sa simplicité tristement cruelle. C’est pour cela que c’est son film le plus réaliste et le plus violent. Noé traite de la question de la mort via une approche immersive de la fin de vie, un split-screen qui symbolise une séparation progressive avant la disparition, un décor chargé et oppressant, l’impuissance des proches (par le personnage d'ALex Lutz) mais surtout sans l’embellir. Contrairement à d’autres films traitant de la vieillesse et de la mort de façon poétique, métaphorique ou parfois fausse, Vortex adopte une approche ultra réaliste. Noé filme la perte progressive de contrôle sur le corps et l’esprit, notamment à travers le personnage de Françoise Lebrun, atteinte de démence. Elle oublie où elle est, ne reconnaît plus son mari, et se perd dans l’espace confiné de leur appartement. Son état est montré sans pathos exagéré, mais avec une justesse déchirante. Dans la plupart des films, la mort est transformée en moment de réconciliation ou d’élévation spirituelle, Vortex la traite comme un processus inévitable. Il n’y a pas de grand discours, pas de dernier moment de lucidité, pas de déclaration poignante avant de partir. Noé filme la mort dans toute sa crudité: elle est lente, silencieuse, et souvent solitaire.
La vie est une courte fête qui sera vite oubliée.