A Special Day
Une petit claque. Le film propose une mise en scène des marginaux du régime fasciste, qui permet d’interroger tous les présupposés et le vécu réel du système totalitaire dans ses aspects les moins visibles. Et c’est précisément ce parti-pris de s’intéresser aux laissés pour compte, voire aux pris pour cible, de l’Italie mussoliniennne qui fait tout l’intérêt du film - les personnages doublent et se substituent rapidement aux images de propagande qui ouvrent le film. Je dis doublent parce que cette parole réglée revient en fait sans cesse, dans le récit de la procession fasciste à la fin du film mais plus encore et surtout dans les paroles de la gardienne (« On peut même être un voyou, et alors ? Il faut savoir s’il fidèle ou non au Parti ! C’est ça qui compte, non ? »). Enfin bref, rien que sur cet aspect des liens entre individu et totalité, qui effectivement, ici, se fait totalitaire, le film mériterait d’être vu et étudié (encore une citation, pour le plaisir : « Je ne pense pas que le locataire du 6ème soit antifasciste. C’est plutôt le fascisme qui est anti-locataire du 6e »).
Dans le détail, on est frappé par la condition féminine, et particulièrement dans un milieu plus précaire, qui est précisément celle de la femme de ménage - compliqué de ne pas penser à Jeanne Dielman lorsqu’Antonietta se retrouve, apathique, dans sa cuisine à exécuter les tâches ménagères. Le film présente très justement ce travail domestique et le total assujettissement de la femme au foyer qui n’a pour seul compagnon que sa perruche. Le personnage de Gabriele, intellectuel « dépravé » (homosexuel) est moins marquant dans son développement, sans doute aussi parce que plus habituel et connu, même si tout le travail du film sur la rumeur, sur les bruits qui courent et la dénonciation du locataire du 6ème, est très réussi. Ce qui marche aussi, et peut-être surtout, c’est ce duo entre la maman et la tata, les rapports forcément complexes entre la femme au foyer, corolaire et base du régime fasciste, et le mis au ban pour ses idées subversives, mais aussi extrêmement touchants, très drôles par moments. En réalité, j’ai l’impression que ces rapports sont presque discordants, que les personnages ne se rejoignent jamais totalement : les deux sont trop éloignés, entre la femme parfaitement aliénée, qui en est venue à prendre le mythe du régime pour la vérité et la ligne droite à suivre, et l’intellectuel qui - sans paternalisme - ne peut que remarquer les illusions de son amie . Ce rapport contrarié entre les deux êtres est particulièrement apparent lorsque Gabriele, commentant le carnet de photos que tient Antonieta, s’étonne du manque de figures féminines à l’intérieur :
- « Ce sont les hommes qui remplissent les livres d’histoire », lui répond Antonieta.
- « Oui… peut-être même trop. Il n’y a plus de place pour personne, encore moins pour les femmes »
Logiquement, Gabriel ne saurait donc tomber amoureux de cette innocente qui s’éprend pour sa part de lui. Justement, on touche ici au seul petit truc qui m’a dérangé, dans la concrétisation de ce duo : la relation charnelle finale ne peut qu’apparaître que comme contre-nature entre ces deux personnages. Et c’est vrai que dans un premier temps, Gabriele ne semble pas dedans, il est présenté comme une poupeé sans vie qui reçoit les baisers d’Antonieta - on est presque dans un scénario inversé de Pygmalion - mais aux derniers instants il semble repris de vie, comme revitalisé par l’amour qu’il reçoit. De même, au moment de se séparer où Gabriele semble l’embrasser avec sincérité. On peut donc se poser la question ici : n’y a-t-il là qu’une posture qu’il incarne pour elle ou a-t-il développé de véritable sentiments ?. Certes le personnage, après l’acte, affirme sans se cacher que « c’était beau, mais ça ne change rien ». Et la scène permet, au sein du film, aussi de montrer que la seule échappatoire à ce système patriarcal, dans l’imaginaire d’Antoinette, est un autre homme - à ce titre, elle peut affirmer sans contredire « vous êtes tous les mêmes » et pour autant se donner toute entière à son voisin qu’elle vient de rencontrer (hypocrisie d’ailleurs dénoncée par Gabriele, sur le toit). Certes. Mais le moment reste hautement dérangeant - et c’est peut-être l’effet visé tant le visage de Mastroianni est sans expression dans cette scène (mais encore une fois, sans expression parce que ne ressentant rien ou parce que vide, parce que réalisant ce qu’il va devoir quitter ?).
Enfin bref, un film vraiment émouvant (qu’est ce que les deux acteurs jouent bien, je découvre Sophia Loren avec ce film mais wow) et que je ne peux conseiller.