Oslo, August 31st
Ça faisait longtemps que je n’avais pas été autant bouleversé par un film. Pour le coup, je ne sais pas si c’est que Joachim Trier met un morceau de vie plus actuel et donc plus proche de nous, ou le fait qu’il le monte au final mieux que Louis Malle, mais je l’ai vraiment préféré au Feu Follet.
Ça tient d’abord au personnage : là où Alain pouvait paraître un peu enfantin par moments, là où le côté dramatique était mis en avant de manière peut être trop simple, Anders apparaît comme un personnage complet-xe ce qui rend le film d’autant plus dur (il faut vraiment souligner la performance d’Anders Danielsen Lie). Il y a un côté moins unidimensionnel à ce promeneur solitaire et désoeuvré. L’inadéquation sociale du personnage permet d’ailleurs d’étendre le discours, là où le film de Malle se déployait surtout à une sphère individuelle ; l’impossible réinsertion d’Anders offre un regard déplacé sur les choses humaines. Regard désabusé / désanchanté, surtout sur la vie casée de son ami Thomas certes, mais qui permet aussi un certain décentrement pour se concentrer sur un mal-être générationnel (?) et qui propose une vue sur des vies extérieures, sur le quotidien écrasant du personnel du film (sur ce point aussi le film de Trier me semble plus réussi : les personnages secondaires n’y sont pas que des faire-valoir pour le feu follet).
Je trouve encore que Trier accorde plus d’espace à une voix féminine. Ça m’a particulièrement frappé dans la scène où Anders va chez Thomas, où il parle finalement presque plus à sa femme qu’à son ami (contrairement à Malle qui efface presque immédiatement son personnage féminin, et qui, quand il le filme, la présente seulement sous le jour du désir, d’un regard libidineux qui viendrait raccrocher Alain à la vie). Mais encore lors de la soirée d’anniversaire, le film laisse la place au mal-être de son amie, à ses craintes face aux jeunes femmes de 20 ans aux « seins fermes » et à ses amis déjà mariés et avec des enfants. S’il est donc solitaire dans le film, Anders n’est pas isolé dans sa mise en scène par Trier qui l’inscrit ouvertement dans une communauté plus large. Communauté mise au jour explicitement lors de la scène du café où il semble se fondre, se retrouver en deux figures : le jeune adulte et la femme de quarante an. Même les contacts avec ses proches semblent moins superficiels : à deux reprises, Anders sera le confident, le soutien moral pour des amis qui se sentent perdus dans leur vie de trentenaire - toujours en rapports avec des attendus sociaux.
Je pense que le film réussit enfin parfaitement la déambulation nocturne comme diurne dans Oslo (que j’ai décidément terriblement envie de visiter ces jours-ci). Il y a un côté assez amer dans cette fin qui re-parcourt, à l’envers, le chemin qu’aura fait Anders de la chambre de son amie à celle de chez ses parents. Et on pourrait y voir autant de lieux où le personnage a prévu de se donner la mort, où il a décidé qu’il en finirait (cf l’analyse d’Albert Jeanjean). Mais surtout, il me semble qu’il faut y voir une vie qui continue, au-delà du drame individuel. Là se trouve toute la tendresse aussi bien que la violence et la dureté d’un film magnifique qui mêle la douceur passagère d’un ami retrouvé, d’une soirée à découvrir une nouvelle personne inconnue, à la mécompréhension sans méchanceté mais toute de même blessante entre deux êtres, à la rechute dans l’addiction et à la décision finale de partir pour n’avoir pas su trouvé sa place dans la société.