The August Virgin
Et bah oui, un film qui mêle errance et quotidien, ça allait forcément me plaire. Mais je trouve que Jonás Trueba et Itsaso Arana arrivent à proposer une variation magnifique sur ces deux thèmes. Par exemple, c’est la première fois que je vois un film d’errance qui donne aussi peu de place à la ville explorée - et qui marche pourtant tout aussi bien. Je trouve qu’il y a une telle puissance dans les expressions d’Eva - qui du coup occupe le devant de la scène tout du long - que, en fait, on ne regrette pas Madrid. D’autant que, comme l’expliquait Trueba dans la discussion qui a suivie la projection, l’idée est plutôt de sentir Madrid que de l’observer de l’extérieur. Et là encore, il me semble que le film réussit merveilleusement bien à intégrer le spectateur, dans cette ville et dans ce temps d’accalmie si particulier du mois d’août. On ressent presque en première personne toute la chaleur étouffante de la ville, mais aussi toute sa vie à l’occasion des fêtes traditionnelles. Et je trouve que, sans le souligner, sans s’y intéresser directement, Trueba les mets plus encore parfaitement en scène. Ils ne sont plus que le parfait arrière-plan pour la ballade continue d’Eva.
Et puis je trouve le film très fin dans son discours aussi : cette manière de présenter l’évolution des liens, leur délitement ou leur reconfiguration ; les rencontres fortuites et les relations qui semblent toutes avoir leur spécificité et leur richesse propres ; la vision de l’été comme levée « des obligations et des devoirs » ; le tunnel qu’Eva se mange par son ami, qui lui prête l’appartement, sur la philosophie de Stanley Cavell ; la zoologie masculine - qui fait du personnage éponyme une réincarnation d’Aurélien, par ailleurs - qu’ont établie Eva et son amie de longue date entre les hommes « primitif », « agile », « comic » et « fumée » ; cette réflexion sur le jeu de l’acteur comme rupture brutale avec la réalité qui implique toujours un « acte violent » pour le comédien - et qui explique aussi précisément le souhait d’Eva de quitter ce métier, d’en sortir pour retrouver un contact plus immédiat avec la réalité (ou alors d’arrêter de (se) jouer la comédie ?).
Il me semble que la réplique donne en fait toute la clé du cinéma de Trueba, ce retour à la réalité et à l’expérience présente, au détriment du jeu, de la mise en scène ou de grandes actions. Ça se ressent même au niveau du personnel : loin d’un entre-soi bourgeois, on est ici plus dans un cinéma des paumés de la vie, des cassés et des marginaux (« j’ai toujours été un cas désespéré » avoue honteusement Agos à Eva, lorsqu’il lui parle de sa fille dont il n’a pas la garde) - et ce jusque dans la collocation d’Agos, aux marges de la ville, à 40 min à pieds. Je crois que c’est pour ça que le surnom de « Rohmer espagnol » pour Trueba m’énerve un peu : je trouve son cinéma 1000x plus intéressant, plus vrai, plus touchant que ces contes moraux désincarnés et hors-sol, autant dans sa rupture avec ce cadre exclusivement bourgeois que pour sa représentation et son discours amoureux. Mais vraiment, il y a tellement de petites choses que j’ai adoré dans ce film. C’est presque un modèle de cinéma du quotidien pour moi. Dans sa forme, je trouve ça trop chouette de passer littéralement jour par jour - plus ou moins développés à mesure des rencontres et des évènements de la journée - avec le personnage, de proposer une longue petite chronique. Et dans le fond et la manière de filmer, j’adore cet aspect naturaliste, presque plus proche du documentaire parfois : genre la scène à la rivière, wow.
Et puis, au milieu de tout ça, le jeu époustouflant d’Itsatso, ses doutes et son inadéquation qui passent à l’écran sans jamais insister dessus (genre les sourires, mimétiques, qu’elle a dans plusieurs scènes et qui s’effacent brusquement, comme dans un retour subit du désespoir). C’est précisément dans sa représentation du mal-être que le film frappe le plus fort, je trouve. Il est jonché de petites répliques sur le fait de ne pas se sentir comme une « vraie personne » ou l’idée de n’être jamais à sa place (« En fait, je ne suis jamais là où je veux être ») qui font mouche. Ça me rappelle vraiment ce que j’avais pu ressentir devant Oslo, 31 août : la vaine principale reste assez sombre, et plane toujours l’ombre du mal-être - même si la fin sera ici bien moins noire. Et en même temps, ce mois d’aout est aussi le temps des opportunités, et le ralentissement de la ville-vie va aussi permettre à Eva de se (re)trouver au fil des jours et des rencontres. Il y a une vraie harmonie qui se dégage du film, et je trouve ça assez fabuleux d’arriver à allier les deux de cette manière.
Enfin voila, c’est un cinéma qui ne paye pas de mine, qui se fait sur les petits riens de la vie et qui se nourrit de la matière concrète d’une ville, de son rythme, de la meilleure des manières. C’est une magnifique chronique du quotidien - et je crois que je suis amoureux.