Theorem
Review très longue, parce que j’ai énormément de choses à dire sur le film que je viens de voir.
J’ai adoré, et j’ai la sensation d’avoir vu le niveau maximum qu’un réalisateur peut atteindre — et que je ne trouverai jamais mieux. Grosse claque.
Bon, j’avais deux-trois informations avant de commencer le film, et je savais donc que Pasolini méprisait la bourgeoisie et que c’était un marxiste. Son opinion politique se ressent dès la toute première séquence, presque documentaire, où Pasolini montre son dégoût pour le système capitaliste de la manière la plus sobre (et la plus courte possible).
Ensuite, le film commence. Et il commence en noir et blanc, dans une maison bourgeoise immense, où l’on découvre un père de famille, sa femme, leurs enfants et la bonne. Le choix du noir et blanc est ici totalement justifié : la vie des bourgeois est ennuyeuse, sans intérêt, vide de sens avant l’arrivée de ce personnage qui est le centre de l’intrigue du film. Et lorsqu’il arrive, l’image passe en couleur. Il apparaît de la manière la plus sobre possible : on l’aperçoit à peine à travers une porte, comme un ange (ce qui n’est pas anodin vis-à-vis du sujet du film), et c’est à se demander s’il n’a pas toujours été là.
Et progressivement, l’homme (incarné par Terence Stamp) couche avec tout le monde : la mère, le père, la fille, le fils et la bonne. On voit une par une les relations que Terence Stamp entretient avec chacun des membres de la famille (d’où le titre Théorème : on passe en revue chacun des cas). La famille le vénère presque, comme s’il était un dieu ou le messie.
Et puis il part, créant un deuxième élément déclencheur dans l’intrigue. Encore une fois, on passe en revue les discussions d’adieu que Terence Stamp a avec chacun des membres de la famille.
Ce qu’il faut retenir, c’est qu’on lui dit qu’il a apporté quelque chose à leur vie de bourgeois misérables, et que, même s’il ne détruit rien de ce qu’ils avaient avant, il détruit ce qu’ils ont acquis maintenant. Leur vie est vide de sens, et Terence Stamp, cet espèce de messie mystérieux, leur en donne un.
Malgré ces discussions, il part. Et c’est là que la famille se brise : chacun, de son côté, devient fou à sa manière.
Personnellement, j’ai interprété leur folie d’un certain point de vue, différent de ce que j’ai pu lire dans les articles que j’ai consultés. Selon moi, les bourgeois sont incapables de supporter le départ du messie et sombrent tous dans des comportements mauvais ou insensés : la mère cherche désespérément à le remplacer, couchant avec tous les hommes lui ressemblant de près ou de loin ; le fils se met à peindre et à se plaindre qu’il est nul et qu’il n’arrivera jamais à rien ; le père devient simplement fou, courant nu sur un volcan ; et la fille est paralysée.
Au lieu de chercher à évoluer et à faire quelque chose qui les passionne, ils souffrent et cherchent à remplacer Terence Stamp. Or, s’ils avaient été capables de se remettre en question, ils trouveraient un sens à leur vie. La seule qui a un destin différent, c’est la bonne (la seule qui n’est pas bourgeoise). En effet, bien que dévastée comme les autres, elle se met à accomplir des miracles : elle soigne un enfant malade et s’élève dans les airs au-dessus d’une maison.
Une autre théorie vise à dire qu’au contraire, le départ du messie crée une remise en question chez les bourgeois, qui se mettent à s’épanouir : le fils se tourne vers l’art, la mère laisse enfin libre cours à ses désirs sexuels, abandonnant la volonté d’être une « chaste bourgeoise », le père abandonne son usine et se reconnecte avec la nature, la bonne accomplit des miracles.
Même si, jusque-là, c’est plausible, je ne comprends pas en quoi être paralysée est une forme d’épanouissement (pour la fille), et je trouve ça bizarre que Pasolini ne fasse aucune différence entre la bonne et le reste de la famille.
Le film est très dérangeant et pas spécialement beau visuellement : Pasolini méprise la volonté de faire du cinéma « beau », il choisit une colorimétrie froide et assez laide, il faut le dire. Le jeu d’acteur est presque sans âme, insistant là encore sur le manque de matière des bourgeois, et le peu de parole nous fait porter beaucoup d’attention sur chaque dialogues.
Je ne sais pas si c’est le film que j’ai préféré voir, mais je pense que c’est peut-être le meilleur film que j’aie vu de ma vie.