Bugonia
2025 au Cinéma - 46
Pour leur quatrième collaboration sur grand écran, le cinéaste grec Yórgos Lánthimos embarque sa muse Emma Stone dans un (presque) huit-clos, où se mêlent extraterrestres supposés et théories du complot. Une expérience de cinéma fascinante, découverte en avant-première à la soirée d’ouverture de l’Étrange Festival de Clermont-Ferrand.
Michelle Fuller, pilier de l’industrie pharmaceutique, rentre tranquillement chez elle une fin d’après-midi, entonnant avec un enthousiasme non-dissimulé les paroles de « Good Luck, Babe ! » de Chappell Roan. Seulement voilà : aux portes de son penthouse, elle est enlevée par deux hommes masqués. La voilà prisonnière de Teddy et son cousin Don, obsédés par les conspirations et persuadés qu’elle est en réalité une « Andromédienne » envoyée sur Terre pour superviser l’extinction de l’espèce humaine. Le récit, Lánthimos et son scénariste Will Tracy (à l’œuvre récemment sur les satiriques Le Menu et Succession) l’empruntent directement à Save the Green Planet ! de Jang Joon-hwan, comédie noire sud-coréenne jamais distribuée chez nous – à une exception près, le présumé alien étant ici une femme, incarnée par Emma Stone. Aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est peut-être au final une bonne chose que l’original n’ait jamais franchi nos frontières, tant la réussite de ce Bugonia réside dans le doute qu’il instille chez son spectateur, dès la première scène.
Beauté froide, d’une perfection artificielle, la PDG et future victime nous apparaît dès l’ouverture comme une figure glaciale, quasi-inhumaine tant elle est figée. L’hésitation s’installe : alien ou pas alien ? On se prend à scruter chacun de ses mouvements, à examiner sous toutes les coutures la brillante prestation de Stone, qui prouve à nouveau qu’elle est à son meilleur dans ce genre de productions décalées, où tout les curseurs sont poussés au maximum. Si Jesse Plemons (dans sa deuxième collaboration avec le metteur en scène, après le caustique Kinds of Kindness l’an passé) et Aidan Delbis (aussi attendrissant que bouleversant dans son premier rôle hollywoodien) sont excellents, c’est une nouvelle fois la comédienne américaine qui tire le meilleur parti de ce partenariat singulier, donnant vie à une énigme vivante que l’on tente de résoudre pendant les deux heures de visionnage. Il faudra attendre l’ultime quart d’heure, au cours de laquelle le cinéaste renoue avec l’absurdité misanthrope de ses débuts helléniques, pour enfin en percer les mystères.
Jouant habilement avec des retournements de situations toujours plus improbables, Stone, crâne rasée et peau tartinée de crème antihistaminique, cultive ce climat de menace sourde, de malaise diffus. Si l’humour de Bugonia est probablement le plus grand-public jamais proposé par Lánthimos (dont les comédies cruelles ne sont pas les plus accessibles), il ne constitue qu’une éclaircie momentanée dans un environnement instable, inquiétant même. Au fil du long-métrage, on ne sait plus si l’on doit craindre la séquestrée ou le tortionnaire, tant la dynamique de pouvoir ne cesse de s’inverser et de se retourner contre les personnages – dans la pure tradition du cinéma du grec. Bien moins gratuit en termes de choc et plus retenu dans son exploration de la domination et de la soumission – ici principalement institutionnelle – Bugonia marque une vraie évolution du style du réalisateur. Il est, par ailleurs, on ne peut plus approprié pour une œuvre sur les dérives du complotisme que de jouer ainsi avec la réalité, la vérité et le mensonge, maintenant continuellement le public en haleine sans lui laisser une once de répit.
Nous ayant habitués à une technique irréprochable, Lánthimos retrouve ses plus fidèles collaborateurs sur ce projet, à l’instar de Robbie Ryan, son chef-opérateur de génie. Si l’on est loin des cadres surchargés d’effets et de détails des films d’époques « pas comme les autres » du cinéaste, la photographie de Bugonia est toute aussi sublime, profitant du minimalisme des décors pour s’épancher sur des nuances de vert et de bleu saisissantes. Le long-métrage prouve à nouveau l’aptitude hors-normes de ses artisans à confectionner une imagerie unique (difficile d’oublier ces corps flottants baignant dans un noir et blanc oppressant qui peuplent les analepses). Un travail d’orfèvre souligné par la bande originale de Jerskin Fendrix, cacophonie expérimentale qui sied pourtant parfaitement à l’atmosphère désirée. Autant d’efforts pour une analyse passionnante, bien qu’amère, de la nature humaine – plus spécifiquement de sa pulsion auto-destructrice. L’espoir inattendu de Pauvres Créatures aurait pu nous faire croire que l’optimisme avait fini par triompher du réalisateur – les opus qui ont suivis nous ont bien démontrés qu’il n’en est rien. La réflexion est plus nuancée, poussée, mais le constat tout aussi désolant.
Tâche ardue que d’illustrer un propos aussi déprimant en amusant autant : c’est ce que réussit brillamment Yórgos Lánthimos ici, nous faisant contempler notre propre faillibilité dans un divertissement aussi hilarant qu’acerbe. À destination, avant tout, des amateurs.
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