Poor Things
2024 au Cinéma - 3
C’est ma plus grosse attente de cette année 2024, et elle sort dès le mois de janvier ! J’avais beaucoup d’appréhension avant ma séance, moi qui avais adoré La Favorite et qui suivait avec attention le parcours de ce film, depuis son Lion d’Or à la dernière Mostra de Venise. Lorsque l’on attend autant un film, il y a plus de chances d’être déçu que conquis. Heureusement, Yórgos Lánthimos a dépassé mes attentes !
Ramenée à la vie après sa noyade par un savant peu orthodoxe – en remplaçant son cerveau par celui de son enfant à naître -, Bella Baxter est une jeune femme singulière et avide de vie et d’expériences. Ne supportant pas de rester enfermée dans la demeure de son père de substitution, elle décide de partir, avec un avocat débauché prénommé Duncan, à la découverte du monde, de ses plaisirs mais aussi de ses maux, dans une odyssée surréaliste entre Londres, Lisbonne, Paris ou encore Alexandrie – où elle va croiser des personnages plus hauts-en-couleurs les uns que les autres ! Sur le papier, Pauvres Créatures est la rencontre entre Candide et Frankenstein. Adaptation du roman homonyme de l’écossais Alasdair Gray, c’est une œuvre totalement inclassable et hors normes à tout les égards – notamment dans les sujets sensibles qu’il aborde, mais aussi dans sa forme pour le moins particulière, qui risque d’en rebuter plus d’un.
Nous sommes en effet face à un long-métrage d’une richesse visuelle assez impressionnante, qui brasse énormément d’influences (de Tim Burton à Terry Gilliam en passant par Salvador Dalí). C’est un patchwork de multiples styles (victorien et futuriste à la fois) qui étonnamment, s’harmonisent à la perfection ! Beaucoup de spectateurs ont été repoussés par cette abondance – presque surcharge – de couleurs et de détails, mais c’est personnellement ce qui m’a attiré en premier lieu dans ce film. Les œuvres qui nous proposent de plonger dans un univers unique et original sont si rares de nos jours qu’il est très rafraichissant de pouvoir s’immerger complètement dans un monde nouveau – ici le monde de Bella – grâce au travail pharaonique des équipes. Difficile de s’arracher à la contemplation de ces versions fantasmées des capitales les plus célèbres du monde (le Lisbonne steampunk et le Paris de la Belle Époque enneigé où se déroulent certaines séquences sont des festins pour les yeux) et de ces costumes splendides signés Holly Waddington – qui capturent parfaitement l’évolution de la protagoniste.
À l’image, nous retrouvons un fidèle collaborateur du cinéaste : Robbie Ryan. Ce chef opérateur virtuose rempile après La Favorite en 2018, et continue, avec son metteur ne scène, de cultiver cette esthétique si particulière qui est devenue leur marque de fabrique – aussi bien au niveau de la photographie que de la mise en scène. Leur travail sur le film est magistral, il n’y a pas d’autres mots ! Que ce soit lors du premier acte en noir et blanc (qui évoque les films de monstres de la Hammer) aux péripéties vibrantes et colorées de l’héroïne sur différents continents, l’image est soignée dans ses moindres détails. L’utilisation du fish-eye à de nombreuses reprises créent des visions singulières – dans un pur style « Lánthimos » ! – et les partis-pris du réalisateur – comme filmer certains passages comme par le trou d’une serrure, ce qui renforce la sensation de clandestinité de ces instants – sont tous aboutis et exécutés avec maîtrise. Il n’y a personne d’autres qui aurait pu faire Pauvres Créatures comme Lánthimos et Ryan.
Toute cette débauche visuelle – accompagnée par la fabuleuse musique de Jerskin Fendrix, à la fois discordante et démente (accompagnant à merveille le voyage initiatique de la protagoniste) – n’est là que pour servir les besoins d’un scénario remarquablement écrit ! C’est à Tony McNamara que nous devons l’écriture de Pauvres Créatures – lui qui avait déjà officié sur La Favorite mais aussi Cruella. Que dire, si ce n’est que c’est l’un des films les plus drôles que j’ai vu de ma vie ? Je n’ai – littéralement – jamais autant ri de toute ma vie dans une salle de cinéma (quasiment à chaque scène) ! C’est une comédie noire, sordide par moments, mais qui m’a totalement convaincu par ses répliques cinglantes et son humour tantôt absurde tantôt macabre (les premiers jours de Bella sont riches en moments hilarants). Le scénario de Pauvres Créatures est également truffé de rebondissements, et arrive avec brio à faire passer de très nombreux messages passionnants – sur le féminisme, mais également les pressions sociétales et le conditionnement social – par le biais de scènes savoureuses. Brillant !
Toutefois, Pauvres Créatures ne serait rien sans ses comédiens, qui arrivent à porter le génie de l’écrit à l’écran ! Si je n’ai pas été époustouflé par Mark Ruffalo (il en fait volontairement beaucoup, mais je ne suis pas très sensible à ce type de jeu), comment rester indifférent face à Willem Dafoe, qui livre l’une des meilleures prestations de sa carrière déjà exemplaire ! À la fois tendre, paternel et un peu dérangé sur les bords, il fait de Godwin Baxter un personnage fascinant. Mais son interprétation n’est rien à côté de l’incroyable Emma Stone ! Ce qu’elle fait dans ce film, c’est du jamais-vu à tous les niveaux, et c’est incontestablement la performance d’actrice la plus hallucinante que j’ai pu voir sur grand écran. La maestria avec laquelle elle incarne cette créature de Frankenstein laisse béat. Cela aurait aisément pu tomber dans le ridicule, mais sous les traits de Stone, Bella devient l’un des personnages de cinéma les plus fascinants de mémoire récente, et qui restera dans les esprits j’en suis convaincu ! Des premiers balbutiements à sa tirade émancipatrice dans le dernier acte, en passant par les scènes de sexe où elle ose absolument tout, Emma Stone donne vie à une créature sans hontes, sans limites et sans jugement, qui se révèle au final être bien plus humaine que les véritables humains du film. Elle est l’âme de ce long-métrage, et mérite tous les éloges et tous les prix du monde pour son interprétation.
Pauvres Créatures est une œuvre qui à l’étoffe des classiques. C’est un film qui, à l’image de Babylon l’an dernier, sera l’une des références de demain, par son audace et sa créativité folle. La performance inoubliable de son actrice principale vaut à elle seule d’aller voir cet époustouflant, parfois dérangeant, toujours magistral, chef d’œuvre. À ne surtout pas manquer !
#avec achille#top2024