

On attendait L’Odyssée comme l’aboutissement de la carrière de Nolan, et ça n’a pas loupé. Le film est globalement assez précipité : rien ne s’installe vraiment et il manque clairement de contemplation pour admirer davantage le voyage, mais surtout le temps du voyage. Le film aborde de nombreux thèmes, notamment la trahison, la violence, l’orgueil et la corruption. Mais, comme souvent chez Nolan, tout est tellement maîtrisé, explicité et presque manichéen qu’il ne reste que peu de place au doute ou à l’interprétation. Les scènes en mer fonctionnent mieux. Le placement et la fatigue des corps, les regards et les mouvements permettent de réellement voir les mutineries se former. Le film restitue aussi très bien la violence de l’océan et la sensation d’hommes dépassés par les éléments. Mais les péripéties sont presque toutes expédiées : on arrive sur une île, il y a des méchants, puis on repart en courant. C’est One Piece version péplum. Pour un péplum, c’est assez surprenant, car je ne trouve pas le film particulièrement épique. On peut saluer la volonté de s’éloigner de l’apologie de la guerre, mais il aurait alors fallu mettre davantage l’accent sur le voyage, l’attente et l’épuisement pour retrouver cette ampleur épique autrement. L’ego trip de faire un film qui n’est véritablement visible dans sa version finale que dans quarante cinémas dans le monde.

500 Days of Summer n’est pas une comédie romantique comme les autres, et le film l’annonce dès le départ : ça ne finit pas bien, et on le sait déjà. Le contrepied vient aussi du fait que les rôles s’inversent un peu : ici, c’est Tom qui est l’amoureux de l’amour, celui qui croit au coup de foudre, à l’âme sœur et aux signes du destin. Mais le film ne raconte pas vraiment l’histoire de Tom et Summer. Il raconte l’histoire de Tom à propos de Summer. Tout est construit depuis son regard, ses souvenirs, ses projections. Summer existe souvent moins comme une personne que comme une idée dans sa tête. Le montage éclaté va dans ce sens : les jours ne se suivent pas, on passe d’un moment heureux à un moment douloureux, d’un détail qu’il adore à ce même détail qu’il déteste. Ce n’est pas seulement un gimmick narratif, mais une mémoire montée par intensité émotionnelle. Tom ne se souvient pas dans l’ordre, il se souvient selon ce qui l’arrange, ce qui le blesse, ce qui valide son récit. Il a même besoin de sa sœur pour réintégrer certains éléments plus clairement. Le montage nous enferme donc dans son aveuglement plus qu’il ne nous donne une vérité objective. Le film est assez fort quand il montre que Tom surinterprète tout. Summer aime The Smiths, et ça devient presque une preuve cosmique. Il l’aime moins pour ce qu’elle est vraiment que pour ce qu’elle lui fait ressentir sur lui-même. Même quand elle se livre, le film revient surtout à ce que cela signifie pour Tom : il est “celui” à qui elle a parlé. C’est là que le film devient plus trouble. Il critique clairement Tom : il n’écoute pas vraiment Summer, transforme ses limites en obstacles temporaires, et pense presque mériter une relation parce qu’il est sincère et amoureux. C’est une logique de “nice guy”, pas forcément agressive, mais fondée sur l’idée qu’être gentil devrait donner droit à quelque chose. Mais le film ne sort jamais totalement de son point de vue. Le narrateur, qui pourrait apporter une distance extérieure, valide souvent sa perspective plus qu’il ne la contredit. Summer reste beaucoup mise au silence, alors même qu’elle est claire dès le début sur ce qu’elle veut ou non. La mise en scène renforce cette ambiguïté : le bleu associé à Summer, la musique, les moments stylisés font d’elle une sorte de motif esthétique, presque une atmosphère plus qu’un personnage. Et la fin avec Autumn peut se lire comme un nouveau départ, mais aussi comme le début d’un nouveau cycle, avec une autre femme transformée en symbole. C’est ce qui rend le film intéressant, mais aussi un peu bancal. Car malgré ces contradictions, le film reste cinématographiquement stimulant. Son montage subjectif, sa narration éclatée, le travail sur la mémoire émotionnelle, les couleurs ou encore certaines idées de mise en scène comme le split-screen Expectations / Reality servent réellement le regard de Tom et nous enferment dans son aveuglement. Même lorsque le film échoue ou se contredit, il continue de donner matière à réflexion.

Par honnêteté intellectuelle, je dois reconnaître qu’il est pertinent de montrer comment les smartphones changent la manière dont circulent les rumeurs. La violence sociale devient instantanée et archivée. Une humiliation n’est plus seulement un moment vécu au lycée, mais un véritable contenu partagé sur les médias numériques. En dehors de ça, le film est une horreur : une sorte de checklist des points de passage du film de 2004. Ces scènes ne construisent plus rien, elles sont juste des cases à cocher, ce qui abîme fortement les motivations des personnages. En plus, on perd énormément sur les inserts mentaux, la comparaison avec la jungle et la fluidité de l’action. Là où le film original faisait émerger progressivement un écosystème social, ce remake enchaîne des scènes reconnaissables sans parvenir à leur redonner une vraie nécessité.

Au lendemain de violentes émeutes, *La Haine* suit une journée dans la vie de trois jeunes de banlieue : Hubert, Saïd et Vinz. Le film aborde les violences policières, les fractures sociales et le cycle de la haine qui semble enfermer chacun des personnages.Les trois protagonistes poursuivent d'ailleurs des objectifs différents. Hubert tente de s'extraire de ce cycle, Saïd cherche surtout à y survivre par la représentation sociale et le verbe, tandis que Vinz est en quête de reconnaissance, souvent par la violence. La célèbre scène du miroir illustre parfaitement cette recherche d'identité : Vinz rejoue *Taxi Driver*, autre film hanté par la violence et la construction d'une image de soi.Tous trois apparaissent exclus d'une société dont ils ne maîtrisent pas les codes. Dès leur cité, les médias les filment de loin, depuis leur voiture, sans véritablement entrer dans leur réalité. Plus tard, ils traversent des lieux qui ne semblent pas faits pour eux : galerie d'art, appartements bourgeois, soirées privées. Même lorsqu'ils dominent Paris depuis les hauteurs, le travelling compensé inspiré de *Vertigo* traduit une forme de vertige social. Où qu'ils aillent, ils provoquent ou subissent des tensions qui finissent par les rattraper.Le film évite pourtant d'en faire des victimes parfaites. Vinz cherche régulièrement le rapport de force et contribue lui-même à l'escalade. Mais Kassovitz rappelle aussi qu'un policier qui perd le contrôle n'agit pas seulement comme un individu : il représente une institution et le pouvoir qui l'accompagne.Je vois rarement des interprétations de la scène des toilettes avec le vieil homme. Pour moi, elle constitue l'une des clés du film. Les banlieues sont présentées comme des espaces où les aides arrivent trop tard ou dans de mauvaises conditions. Même lorsqu'une main se tend, elle ne suffit plus à enrayer la chute. Le problème ne peut donc pas être résolu uniquement par la répression. Car malgré ses défauts, la cité est aussi montrée comme un lieu de vie, de solidarité et de culture collective : le barbecue sur les toits ou encore la scène du DJ en sont de bons exemples.Au-delà de son propos, *La Haine* est aussi un grand film de cinéma. Les longs plans-séquences qui accompagnent les personnages, le trafic de drogue relégué au premier plan tandis que l'attention sonore se porte ailleurs, les jeux de miroirs, les mouvements de caméra et l'utilisation du noir et blanc participent tous à cette impression d'immersion et de tension permanente.