Scarface
Scarface (Howard Hawks, 1932) s’ouvre sur une scène d’introduction remarquable : une fête, un homme qui se vante, une caméra qui circule librement dans le décor, puis une ombre, des sifflements, des coups de feu. Le spectateur est plongé dans l’intimité de la scène, dans un réalisme presque brutal. Dès les premières minutes, la violence surgit sans préparation dramatique ni justification morale. Elle est là, sèche, frontale, presque banale.
Le film suit l’ascension de Tony Camonte, immigrant italien cherchant à se faire une place au sein des gangs de Chicago. Hawks met en scène cette épopée gangster sans emphase ni psychologie appuyée. Les rapports de pouvoir, les alliances, les rivalités et les liens familiaux se recomposent à un rythme soutenu, donnant très vite une impression de densité. Beaucoup de choses se passent, sans respiration, sans transition, comme si la violence et le crime faisaient partie du flux normal du monde.
Ce qui frappe, c’est la modernité du film. De nombreux personnages sont introduits, parfois esquissés mais rarement gratuits. Certains évoluent de manière presque imperceptible, comme le secrétaire incapable d’écrire qui finit par reconnaître un nom, ou la sœur de Tony, révélatrice de sa violence intime et de son incapacité à aimer autrement que par la possession. Le jeu d’acteur, notamment dans les scènes d’action, peut aujourd’hui sembler théâtral, parfois même amusant, mais il participe à cette banalisation de la violence, qui n’est jamais héroïsée ni véritablement mise en spectacle.
Hawks adopte une mise en scène distante, presque indifférente. La violence n’est ni condamnée explicitement ni glorifiée. Elle est filmée comme un fait, intégrée au rythme général du récit, sans pause ni surlignage. Les exécutions publiques, rapides, répétées, deviennent des rouages du système plutôt que des moments exceptionnels. Le film refuse toute identification confortable avec Tony, qui n’est jamais traité comme un héros tragique, mais comme une force brutale, en fuite permanente.
Le discours sur les médias est central. En montrant l’attention portée aux gangsters, les gros titres et la fascination collective, le film interroge le rôle du regard public. À force d’exposer ces figures, ne contribue-t-on pas à les légitimer, à les encourager ? Les intertitres d’introduction et cette réflexion médiatique semblent déplacer la responsabilité vers le spectateur. Le film ne se contente pas de montrer la violence, il interpelle celui qui la regarde. D’une certaine manière, le spectateur devient le gouvernement, témoin passif face à un phénomène qu’il observe sans agir.
Le dénouement, tragique et inévitable, apparaît moins comme une condamnation morale que comme une nécessité imposée par le genre et l’époque. La chute de Tony n’est ni grandiose ni rédemptrice. Elle est sèche, presque dérisoire, à l’image du monde que le film a décrit.
Scarface ne condamne pas la violence, il en montre le fonctionnement. En refusant l’empathie, en banalisant la mort et en exposant le rôle du regard collectif, Hawks signe un film inconfortable, dense, et étonnamment moderne, qui interroge moins ses personnages que la société et les spectateurs qui les regardent.