Two Prosecutors
Dans Deux Procureurs, Loznitsa transpose son cinéma documentaire d’archives dans une fiction. Il avait d’abord envisagé d’utiliser de véritables images d’archives, mais s’est vite rendu à l’évidence : il n’existe pas d’images filmées à l’intérieur des prisons soviétiques. Il construit alors une fiction en conservant le format 4/3, fabriquant lui-même sa propre archive, comme la propagande construit sa propre histoire. Ce dispositif enferme Alexander dans l’image.
Le film se déroule dans des lieux d’autorité (prison, tribunal, bureau du procureur), des espaces cadrés, marqués par une forte hiérarchie. Le personnage se retrouve ainsi cloîtré dans l’image d’archive, dans des lieux autoritaires et dans un système de tyrannie qui renvoie à la Grande Terreur de Staline. La prison est bien réelle, tournée à Riga, tandis que la cellule a été reconstruite en studio dans des conditions réalistes afin de travailler plus finement la lumière et de disposer d’espace pour filmer. Les décors d’institutions figées reflètent le monde qu’ils incarnent : un univers bureaucratique où la peur circule dans chaque couloir.
Alexander est un personnage encore jeune, naïf, prisonnier d’un système de terreur. Il croit à la justice mais perçoit des disparitions dont il ne peut saisir l’ampleur, comme les autres citoyens de l’époque. Ses doutes ne sont encore qu’embryonnaires.
Le parallèle avec la Russie actuelle est tentant mais simplificateur : Staline imposait une idéologie totale, fondée sur la peur et la suspicion, tandis que Poutine s’appuie sur d’autres mécanismes. Loznitsa, souvent critique du régime russe, est d’ailleurs lui-même contesté en Ukraine : certains lui reprochent de maintenir une mémoire russe et de travailler avec des acteurs russes en exil.
Parmi les figures du pouvoir, Loznitsa compose un jeu de miroirs : le directeur de prison, apparemment hostile, se révèle le plus lucide, tandis que Vychinski, procureur général, feint la bienveillance avant de précipiter la chute du jeune homme. Le film suggère que le danger ne vient pas de la brutalité, mais de la duplicité institutionnelle.
La mise en scène est d’une rigueur absolue : aucun mouvement de caméra, une attention extrême aux visages et aux silences. Les bruits de pas, de clés, de portes, construisent une tension physique, presque hypnotique. Les couleurs froides (marron, vert, bordeaux, gris) participent à cette ambiance figée et austère, tout en ancrant le film dans une matérialité d’époque. La peur passe autant par le son que par l’image.
Plusieurs scènes marquent durablement : la chute de la femme dans l’escalier, la salle d’attente du procureur général, ou celle du suppléant au gardien de prison. Chacune condense la terreur du quotidien et l’absurdité d’un monde où un geste anodin peut condamner un homme.
Œuvre cohérente avec le parcours de son réalisateur, ses prises de position, Deux Procureurs filme l’attente, la peur et la passivité.
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