Normal People
Sally Rooney écrit comme j'ai toujours réfléchi, comme j'ai toujours rêvé d'écrire, d'un seul bloc, d'un flux de mots où se mêlent à la fois le bruit du monde, couvert de temps en temps par le bruit de mes pensées. Il y a cette pauvreté du langage que l'on ressent à 17ans. Aucun mot ne semble correctement exprimer ce que l'on ressent au fond de nous, ce que l'on ressent pour l'autre, Et pourtant on aimerait que l'autre le devine sans que ces mots ne dépassent jamais nos lèvres. Et on lui en veut quelque peu au fond de nous, dans un forme de culpabilité enfouie, de ne pas lire en nous comme dans un livre ouvert. D'un autre côté, il y a une telle poésie qui transparaît au détours de ces phrases. La beauté d'être jeune, d'être aimé et écouté à sa juste valeur, mêlé à une certaine douleur. Celle de grandir, de changer envers et contre tout.
A coup d'ellipse on voit se profiler cet amour, si doux mais en même temps si âpre. Il y a le regard des autres, les conventions sociales, la peur d'être différent, le culte de la performance, le besoin d'être aimé, les atrocités intériorisées que l'on a assimilé à de l'amour. Comment à dix-sept ans peut-on être si brisé ? Dirons certains. Est-ce là ce que cette œuvre explore ? Je pense que c'est avant tout l'histoire d'un amour possible, magnifique, mais en même temps si compliqué… qu'il en devient tranchant. Il est question de responsabilité. Est-ce la faute de l'un ou de l'autre ? Ce manque de communication qui les ronge, est-ce leur faute ou bien celle d'un intériorisation de comportements sociétaux, d'une séparation des classes sociales ?
Car cette histoire est bien entendu une histoire de classes. Si Connell ne demande pas à Marianne de le loger c'est par honte. S'il lui demande de ne pas parler de leur relation au lycée c'est par peur du regard des autres. Et les autres, parlons en… Ils sont là, en filigrane tout au long de l'œuvre, on distingue leur ombre, les bleus qu'ils on laissé sur le corps de Marianne, leurs regards perçants sur Connell. Leurs mots remplissent les conversations, les façonnent. Mais ils n'apparaissent que comme gravitant tout autour de ces deux là. Il n'y a pas de conversations entre les personnages secondaires. Il n'y en a qu'entre eux et Connell ou Marianne, ce qui est très révélateur.
Ils tentent de se construire, tout autant qu'ils déconstruisent des schémas intériorisés, de violence (verbale ou physique), de communication, de limites, de sexe… C'est infiniment plus qu'une histoire d'amour. Un coming of age, un cri de mélancolie, d'incompréhension envers ce sur quoi on n'a de prise, et également ce auquel on a trop peur de se confronter.
Il est des démons que l'on ne peut affronter seul, qu'il ne faut banaliser, mais il y en a t-il sur lesquels on ne peut avoir de prise, sur lesquels on est forcé de buter chaque jour ? Je pense que c'est également là le point de cette œuvre. Savoir demander de l'aide, savoir accepter l'amour, savoir le donner aussi, savoir avancer malgré le manque d'amour.
Là est peut-être la seconde différence majeur entre Marianne et Connell, en dehors du statut social. La relation familiale. On se demande, d'où vient cette femme de dix-sept ans qui a l'air d'avoir cent ans de solitude derrière elle.
La réponse est dans les murs de cette maison. Dans ce frère. Dans cette mère dont l'amour ressemble à de l'absence habillée en exaspération. Elle semble croire que disparaître un peu, beaucoup, complètement, c'est peut-être la seule façon d'être acceptée. Qu'elle, spécialement elle, tout particulièrement elle, ne peut se permettre de poser des limites, à quiconque. Elle ne peut pas encore choisir autrement parce que le corps apprend avant la tête, parce que les blessures d'enfance ont leur propre grammaire et qu'on met des années à en apprendre une autre.
Peut-on blâmer Connell de s'immiscer dans cette faille ? Certainement. Il n'est pas, que victime. Il profite de son ascendant, du moins au lycée, sur elle. Et à la fois, il finit par s'excuser, par s'auto fissurer. Connell voudrait continuer à être aimé et entouré tout sa vie comme il l'est au lycée, en ne disant pas grand chose, en évitant de trop s'enfoncer dans ce qu'il ressent au fond de lui. Et pourtant tout ça le rattrape. A-t-il seulement une prise là dessus ? Il voit mais de loin, comme à travers une vitre. Il y a en lui cette bonté réelle, profonde, qui cherche à s'exprimer et qui n'y arrive pas. Les mots restent bloqués quelque part entre sa poitrine et sa bouche. Il aime Marianne d'un amour vrai et immense et il est incapable de le dire quand ça compte, rongé par une certaine terreur, celle de perdre ce qu'il est aux yeux des autres, cette image lisse et aimée que le lycée lui a offerte et dont il ne sait pas encore qu'il peut exister en dehors.
Cette œuvre est pour moi avant tout, une histoire de transmission. L'amour que l'on a reçu, celui que l'on a pas reçu, celui que l'on a mal reçu, ce que l'on hérite. Ce que l'on peut défaire. Et dans Normal People, on distingue enfin une vision réaliste de cette transmission. C'en est si réaliste que cela s'avère plus consolant que n'importe quel mensonge fictionnel. C'est lent, c'est douloureux, ce n'est jamais acquis. Ce n'est pas définitif. Mais ça arrive, par endroits, par éclairs, dans certains conversations, dans certains mails ou durant certaines nuits dans les bras d'un être aimé. Et plus que tout dans les yeux de l'autre, ces mêmes yeux qui peuvent changer la perception que l'on a de nous, nous montrer que l'on mérite d'être aimé, que l'on mérite le grand calme de l'amour. Même si ces mêmes yeux ne seront pas toujours posés sur nous. Même si nous ne finirons pas ensemble. Car il y a de l'amour dans les départs également. Dans le fait de se laisser partir l'un, l'autre, dans le changement que l'on instigue à l'autre. En lui montrant qu'il peut-être aimé, profondément, singulièrement. Et le départ a du bon. Car il y a certains départs que l'on choisit enfin pour soi.